De nombreuses générations de Français ont un lien, d'une manière ou d'une autre, avec les autocars et autobus SAVIEM S45, S53 et S105 qui ont peuplé le réseau routier du milieu des années 1960 jusqu'à une bonne partie des années 1990. Qu'il s'agisse d'une sortie scolaire, d'un trajet entre domicile et travail ou d'une excursion dans la région, ces véhicules ont marqué leur époque. Que sont-ils devenus ? Une rencontre avec de beaux exemplaires de S45 GT, S53 M et S105 est aujourd’hui exceptionnelle.
Deux autocars et un autobus soigneusement conservés attendent près de la forêt de Rambouillet, au sud-ouest de Paris. Après tout, où peut-on stocker ce type de grands véhicules sinon dans une grande grange ?
Le trio a été construit entre 1969 et 1977 à l’usine SAVIEM d’Annonay, l'ancien site Besset/Isobloc/Floirat. Rappelons qu’en 1957, cet établissement spécialisé dans la production d’autocars et d’autobus a été repris par SAVIEM (Société Anonyme de Véhicules Industriels et d'Équipements Mécaniques), la filiale poids lourds de la Régie Renault créée deux ans auparavant. La fabrication des cars et bus au losange a alors été transférée de Billancourt à Annonay. Ces véhicules subissent plusieurs liftings avant de devenir les SAVIEM S45, S53 et S105.
Une importante évolution concerne la motorisation. En plus du moteur SAVIEM Fulgur déjà existant sur les modèles précédents, la marque veut répondre à la demande des transporteurs pour une motorisation diesel plus puissante. C’est avec MAN qu’un accord est trouvé.
A l’occasion du Salon de l’Auto de Paris en octobre 1964 est lancée la nouvelle gamme des cars et bus SAVIEM, composée des S45, S53 et S105 à moteur Fulgur de 150 ch, et des S45GT, S53M et S105M à moteur MAN de 165 ch. Pour souligner les performances supérieures qu’apporte le MAN sur les parcours montagneux et sur les longues distances, les lettres GT (Grand Tourisme) ont été ajoutées au nom S45… mais c’est le M de MAN qui est choisi pour les S53 et S105 ! La lettre S signifie SAVIEM et les chiffres qui suivent font référence au nombre de places maxi (conducteur non compris) : 45 ou 53 places assises, et 105 (places assises et debout) pour le S105. La longueur des S45 et S45GT est de 10,625 mètres, celle des S53 et S53M s’élève à 11,335 mètres par rallongement des porte-à-faux avant et arrière, l’empattement restant identique à 5,580 mètres.
Photo : En 2007, la siègerie a été entièrement refaite avec le même tissu d'origine de 1975.
A leurs débuts, les S45 et S45GT sont proposés en trois versions : Standard (45 places sur banquettes 2 places, pas de galerie de toit), Ligne(45 places sur sièges séparés et galerie de toit) et Suburbain avec 38 sièges et porte arrière pliante pour faciliter entrées et sorties. Les S53 et S53M sont disponibles dans les mêmes trois versions : Standard (53 places), Ligne (49) et Suburbain (46).
Tous ces véhicules ont une porte avant pliante à trois vantaux, à commande pneumatique. A l’arrière, les versions Standard et Ligne ont une porte de service droite battante. A noter que - sauf sur le modèle Suburbain - ces autocars peuvent être équipées de strapontins rabattables dans le couloir central, ce qui apporte 10 places supplémentaires dans les S45/S45GT et 11 à 12 dans les S53/S53M.
Photo : Le propriétaire Nicolas Tellier (à droite).
Les choses sont différentes avec le troisième modèle, le S105, un autobus destiné au transport urbain. Tout d'abord, le S105 existe en version courte, avec la même partie arrière arrondie que les S45 et S53, mais il est aussi proposé en version longue avec une face arrière droite spécifique pour pouvoir loger une large porte arrière à quatre vantaux débouchant sur une cabine de receveur, une disposition encore très demandée par les municipalités. La longueur du véhicule varie ainsi de 10,770 à 11,295 mètres, avec un grand choix de portes avant, centrale et arrière à trois ou quatre vantaux. L’exploitant peut aussi faire son choix parmi différentes dispositions de places assises, variant de 22 à 42, auxquelles s’ajoutent les places debout, sachant que la capacité maximale admissible de l’autobus est de 105 passagers (assis et debout). Par rapport aux cars S45 et S53, le toit a été rehaussé (ainsi que les vitrages latéraux) pour augmenter la hauteur intérieure, impérative en service urbain. En conséquence, le pare-brise est de plus grande hauteur et il est surmonté d’une girouette de destination encadrée par deux aérateurs.
En 1966 apparaît une version haut de gamme nommée Excursion, avec pare-brise panoramique pour une meilleure visibilité. Ce grand pare-brise est le même que celui du S105.
Photos : Le SAVIEM S53M haut en couleurs de Nicolas Tellier à l'arrière de l'annexe du château de Sonchamp où se trouvait l'institut de formation Renault Motoculture dans les années 1960 et au début des années 1970.
SAVIEM a poussé loin le principe de standardisation : à l'exception de l'arrière droit du S105 version longue, SAVIEM utilise donc un vitrage identique pour le pare-brise et la lunette arrière des S45/S45GT et S53/S53M en versions Standard, Ligne et Suburbain et pour l’arrière des S105/S105M en version courte, et un autre vitrage identique (mais plus haut) pour les pare-brises des S105/S105M ainsi que les pare-brises et lunettes des S45/S45GT et S53/S53M en version Excursion. Vous suivez ?
L'apparence de l’Excursion est mise en valeur par des voussoirs vitrés de pavillon des deux côtés pour davantage de luminosité à l'intérieur, et par diverses baguettes chromées sur la calandre, sur les côtés, le long des gouttières et les bas de caisse. Des sièges plus luxueux bénéficient d’appuie-tête et de dossiers inclinables (en option).
Photo : SAVIEM a aussi monté sur ses autocars la suspension Aérostable de l’ingénieur Grégoire, connue entre autre sur la Dauphine.
Diverses modifications sont apportées à la série au fil du temps, comme la plaque d'immatriculation arrière intégrée au-dessus de la porte du coffre, et un bloc de feux arrière rectangulaire à la place des feux ronds séparés. En 1970, le moteur MAN six cylindres d’origine de 7 023 cm3 est remplacé par une variante plus puissante de 7 255 cm3. La puissance passe à 170 ch et le couple à 540 au lieu de 520 Nm. Cette motorisation restera jusqu’à la fin de vie des véhicules en 1993.
Dans les années 1970, les compagnies de transport font face à une diminution des services réguliers en raison du dépeuplement des zones rurales et de l'augmentation du nombre de voitures particulières. Le transport scolaire, lui, n'est applicable que pendant 170 jours par an. Par conséquent, la rentabilité d’un autocar est très importante. C’est tout l’avantage qu’offre la gamme S45/S43, dont la polyvalence d’exploitation est reconnue par les transporteurs, et explique le succès considérable qu’ont connu ces increvables véhicules.
N° 1 du marché français, SAVIEM exporte également beaucoup en Afrique, où la robustesse des véhicules fait merveille dans des conditions climatiques extrêmes et sur des routes qui se transforment souvent en pistes. Les qualités de la version autobus sont également appréciées de nombreuses capitales africaines, en Côte d’Ivoire, Sénégal, Cameroun, Zaïre, Gabon, Egypte, etc.
Après quelque douze ans sur le marché, le besoin d'un look plus moderne se fait sentir. Fin 1977, SAVIEM lance les versions restylées S45R, S53R et S105R avec une nouvelle carrosserie sur une base mécanique sans changement. Le moteur Fulgur, de moins en moins demandé, est abandonné au profit de la seule motorisation MAN.
Entre octobre 1964 et fin 1977, 15 725 exemplaires S45/S53/S105 ont été produits à Annonay, un record toujours pas égalé dans cette usine qui existe toujours (sous pavillon Iveco Bus).
Nicolas Tellier est l'heureux propriétaire du SAVIEM S53M jaune, qui affiche moins de 400 000 km au compteur. Le concessionnaire SAVIEM Bacqueyrisses de Bordeaux l’a livré en 1975 aux Transports Boullet, en Dordogne, qui l’ont réformé en 2007 puis mis en vente par une annonce dans le magazine Charge Utile. Nicolas décide aussitôt de l'acheter. Plus tard, il fera restaurer la face avant qui commençait à montrer quelques traces de corrosion avancée, et refaire les sièges avec le même tissu d'origine rouge. La passion de Nicolas pour les cars Saviem remonte à son enfance. En 1993, il a écrit le livre La fabuleuse aventure du S45, ou 40 ans d’histoire de cars Renault. C’est en revendant son autocar Chausson de 1959 qu’il a pu acheter son SAVIEM. Son premier livre s’intitulait d’ailleurs La grande aventure des cars Chausson, paru en 1988.
Le S53M dégage une atmosphère d'antan. Il est parfaitement représentatif des seventies. Nicolas a récupéré de nombreuses valises et sacs d’époque pour garnir les porte-bagages intérieurs ainsi que le coffre arrière. Prêt à partir loin ! Le volant blanc paraît gigantesque. Le levier de vitesses est positionné sur le tablier, à l’identique d’une R4. Tous les panneaux de revêtements intérieurs - des parois latérales au plafond - sont dans un genre de formica imitation bois. C’est une autre époque !
Les strapontins sont condamnés, car ils ne sont plus autorisés par la législation actuelle. Leur assise sert d’accoudoirs pour les sièges à droite du couloir central, et leur dossier pour les sièges opposés.
Photo : La simplicité au volant d’un SAVIEM S45GT.
Le SAVIEM S45GT bleu et blanc de Philippe Beaussier a été livré en mars 1977 à la Société des Transports Automobile de Mondragon (STAM), basée à Avignon dans le Vaucluse. Il a été utilisé par la filiale STAMIDI pour le transport quotidien des employés engagés dans la construction de la centrale nucléaire de Pierrelatte située dans le département voisin de la Drôme.
Après la fusion de la STAM avec TREC (Transports Régionaux de l'Est du Centre), le SAVIEM a été affecté au transport d’écoliers au centre TREC de Troyes, dans l’Aube. Puis il a été vendu aux Cars Gradassi à Arcis-sur-Aube au début de 1993. Il y a terminé son service actif le 2 septembre 2002 avec 604 119 km au compteur.
Pour éviter que cet autocar bien conservé ne parte terminer sa carrière au Bénin, l'AMTUIR (Association pour le Musée des Transports Urbains, Interurbains et Ruraux) le récupère avant de le céder en 2007 à son propriétaire actuel pour 1 € symbolique. Philippe a fait procéder à une restauration complète de la carrosserie chez Global Bus, un spécialiste basé près de Rambouillet qui a été concessionnaire cars et bus Renault VI, puis Irisbus et aujourd’hui Iveco Bus.
Photos : Philippe a fait repeindre son S45GT aux couleurs du premier propriétaire, la compagnie de transport STAM et a fait tapisser les 45 sièges dans un tissu contemporain à l'original. Sympa de voir que les autocars et autobus SAVIEM ont aussi une plaque ovale comme les autres produits Renault (à droite).
Le S45GT a été restauré aux couleurs originales du premier propriétaire, la STAM. Comme pour le S53M de Nicolas, la traçabilité complète de l’entretien du véhicule a été conservée grâce aux carnets de bord. Lors d'un petit parcours en forêt de Rambouillet, près de l'historique château de Sonchamp, il est évident que nos deux SAVIEM âgés de respectivement 47 et de 45 ans, ont encore beaucoup d’énergie.
Les SAVIEM de cette époque sont généralement équipés d'une grande galerie de toit. Le conducteur pouvait y déposer des valises et autres colis encombrants via une échelle sur la face arrière. En option, cette échelle fixe pouvait laisser place à une échelle escamotable rangée dans le coffre arrière, qui s’accroche sur les barres caoutchoutées fixées sur l’arrondi arrière droit de toit, côté trottoir évidemment !
Le conducteur a à sa disposition un pare-soleil transparent qui rappelle la Renault Caravelle et les premières Alpine A110.
C'est agréable de constater qu'il y a des passionnés qui prennent soin de cette histoire des transports en commun et qui n’hésitent pas à exposer leurs véhicules au grand public lors de rassemblement de véhicules anciens, ou des Journées Européennes du Patrimoine. Grâce aux sponsors qui aident financièrement aux travaux de restauration, ces vénérables autocars et autobus continuent de pouvoir circuler, comme autrefois.
Le SAVIEM S105M appartient à l'Association Car Histo Bus et date de mai 1969. Cela en fait le plus ancien des trois. De 1965 à 1970, la compagnie CGFTE (Compagnie générale française des transports et entreprises) de Bordeaux a réceptionné 53 autobus S105 à moteur Fulgur et 100 à moteur MAN dont celui-ci qui est le seul survivant. Après 12 années de service dans la capitale girondine, le bus rouge est parti pour une deuxième vie à la Société des Autobus d'Arcachon qui, en 1995, en a fait don au musée AMTUIR. En 2013, l’AMTUIR se voit contrainte de rationaliser sa collection de véhicules historiques et, devant l’intérêt manifesté par Car Histo Bus, elle offre le S105M à cette association. Trois ans de restauration complète l’ont pratiquement fait revenir dans l'état où il a quitté l'usine d'Annonay en 1969. Le détail a été poussé jusqu’aux armoiries de la ville de Bordeaux sur le flanc droit du véhicule, entre les deux portes. Ce blason ornait à l’époque tous les bus et tramways du réseau bordelais. Divers sponsors ont rendu la restauration possible.
Le S105M se trouve dans un superbe état avec son bas de caisse rouge et son toit crème brillant. Sa hauteur est visiblement supérieure à celle des deux autocars, spécificité urbaine oblige, ce qui se traduit par des baies latérales placées plus haut. Il s'agit d'un S105M long, donc avec face arrière droite mais sans troisième porte pliante dans le porte-à-faux arrière ni cabine de receveur car les Bordelais exploitaient déjà leurs autobus avec un seul agent, qui cumulait les fonctions de conducteur/receveur.
Photos : L'intérieur d'un autobus urbain est complètement différent de celui d'un autocar. Par exemple, il y a peu de sièges et beaucoup de places debout. Diverses inscriptions rappellent également sa fonction.
L'intérieur est assez rudimentaire avec un nombre modeste de sièges (28) recouverts de simili marron foncé. Détail pratique : les barres en haut des dossiers avec leur extrémités arrondies (côté couloir central) pour que les passagers debout puissent s'y tenir ! Ces barres ont conservé leur patine « chrome piqué par le temps » et n’ont volontairement pas été restaurées pour conserver la trace de leur exploitation intensive pendant un quart de siècle. Le kilométrage réel du véhicule est inconnu car son tachygraphe n’est pas d’origine.
A l'extérieur comme à l'intérieur, il y a de nombreuses inscriptions : « Entrée présentez vos billets » à la porte d'entrée et « Montée interdite » à la porte centrale. Même à cette époque, il était strictement interdit de parler au conducteur, et une plaque métallique sur le tableau de bord rappelait au conducteur qu'il n'avait pas le droit de partir avant que les portes ne soient fermées.
À la droite du conducteur se trouve un valideur de tickets. Bien sûr, il y a des barres horizontales fixées sur toute la longueur du pavillon avec des poignées en cuir auxquelles les passagers debout peuvent se tenir.
Les compagnies de transports urbains pouvaient commander une boîte de vitesses automatique pour soulager le travail des conducteurs. Sur le S105M, il s’agit d’une R 107 qui fonctionne sur le même principe que sur la Frégate Transfluide.
Les collectionneurs de modèles miniatures Renault connaissent probablement cet autobus. Il y a quelques années, la société Norev est venue le scanner entièrement en 3D et en a produit une belle version 1:43.
C'est assez exceptionnel de trouver aujourd’hui un vieil autobus dans un tel état de conservation. Un panneau affiché sur la face arrière prévient les automobilistes qui suivent qu’il n'est pas rapide et fume un peu. Il est pardonné !
Gérard Gorlier s'occupe de l'entretien au nom des associations SAVIEM Passion et Car Histo Bus. Il est entré à la SAVIEM en 1972 et a toujours travaillé chez ce constructeur… qui a changé ensuite trois fois de nom (Renault VI, Irisbus et aujourd’hui Iveco Bus). Il a d'abord été affecté au Service Prototypes puis, après la fusion de SAVIEM avec Berliet, s’est consacré aux activités après-vente jusqu’à son départ à la retraite.
Nicolas a aussi fait toute sa carrière dans le domaine des cars et bus, dans les services commerciaux et marketing de différents constructeurs européens, avant de terminer chez Irisbus devenu Iveco Bus, où il était un collègue de Gérard. Philippe possède sa propre entreprise de mécatronique qui conçoit et fabrique des composants d’exploitation pour autobus et cars interurbains. Il est aussi administrateur de la FFVE (Fédération Française des Véhicules d’Epoque) en charge, entre autres, des véhicules utilitaires, militaires et agricoles.
Photos : Le seul SAVIEM S105M restant sur la centaine qui a sillonné les rues de Bordeaux dans les années 70 a été entièrement restauré en 2018 dans son état d'origine. Grâce à Gérard Gorlier, notre trio SAVIEM est toujours en parfait état de fonctionnement !