Viva Grand Sport Coupé 1939

Terre sacrée pour un saint graal

Pas tout à fait ordinaire

Le faux cabriolet Renault Viva Grand Sport six cylindres de 1939 est une voiture pas tout à fait ordinaire qui demande à être présentée dans un lieu loin d'être ordinaire : la ferme du domaine de Louis Renault à Herqueville.

En janvier 2017, une Renault très spéciale était en vente sur le site français www.lesanciennes.com. Un des derniers six cylindres produits par Renault : un Viva Grand Sport pour être précis, type BDV1. Une voiture qui n'a pas la forme traditionnelle d'une berline, mais celle d'un faux cabriolet aussi appelé coupé. Une voiture qui mérite un reportage mais, vues les conditions météo et la distance (plus de 900 km) il a d'abord fallu abandonner l'idée pour la repousser à un peu plus tard.

Haut de gamme

Deux semaines plus tard : la voiture n'est plus sur le site. Puis les premières photos de Rétromobile apparaissent sur internet. Renault Classic a racheté le six cylindres. Je prends donc le train pour Paris pour admirer cette Renault haut de gamme dans un état complètement d'origine. Et bien sûr je me devais d'être le premier à faire un reportage : challenge réussi.

Ce reportage ne pouvait logiquement être fait qu'à un seul endroit : à Herqueville, où Louis Renault a acheté sa première parcelle de terrain en 1905 et ça lui a pris jusqu'aux années 30 pour acquérir d'autres parcelles qui lui ont permis de créer un domaine de pas moins de 1 800 hectares. De nombreux bâtiments de ce village ont été créés dans les années trente sous la direction de Louis Renault.

Besoin d'aide?

Tôt le matin, Stéphane Guilmet, membre de Renault Classic, m'attend déjà à l'endroit convenu avec la beauté noire campée sur une remorque. Nous n'avons pas réussi à fixer les lieux de reportage à l'avance, mais partout Herqueville respire l'atmosphère de Renault. Devant l'entrée principale de la ferme, le six cylindres attire rapidement l'attention des passants. Un homme sort de sa voiture pour demander si nous avons des problèmes mécaniques et besoin d'aide. Notre présence éveille son intérêt. Sa femme a écrit un livre sur le domaine l'année précédente.

“Conduisez jusqu'à l'entrée de la ferme, j'arrive tout de suite.”
John Doe

Monsieur Petit se déplace rapidement. Il appelle l'ancien propriétaire du château de Battelerie, la grande maison de laquelle Louis régnait. En un rien de temps, je suis assis au soleil du matin à la table de David Salamone, sur une terrasse à quelques kilomètres du village. Photographier la voiture devant la maison principale lui semble hors de question. Le propriétaire, un constructeur de yacht britannique des Bahamas, ne s'intéresse pas du tout à l'histoire de la propriété, et encore moins à celle de Renault ou aux voitures en général. Il réfléchit un instant : “mais Louis est là de toute façon.” “Louis ?” “Oui, Louis Renault !” Il s'avère que c'est le petit-fils du fondateur de cette belle marque qui a acheté une maison au bord de la Seine il y a quelques années. Sa soeur vit dans la maison de la ferme, mais les volets y sont fermés.

Lien direct

Vingt minutes plus tard, je suis de retour à Herqueville sur les bords de Seine. Un homme, la proche de la cinquantaine, en pantalon gris et pull bleu vif, lève les yeux à notre arrivée, sans nous porter un intérêt particulier. Jusqu'au moment où il découvre le Viva Grand Sport et se rend compte du lien direct entre cette auto et son histoire familiale. A partir de ce moment, plus rien ne l'arrête pour satisfaire nos désirs. “Conduisez jusqu'à l'entrée de la ferme, j'arrive tout de suite.” Quelques instants plus tard, Louis arrive et ouvre l'entrée de la ferme du domaine, qui a été conservée dans son état d'origine. Le temps s'y est arrêté pendant des décennies. La Renault de 1939 s'intègre parfaitement à l'ambiance. Malgré le fait qu'une partie de la peinture de la voiture s'est un peu détériorée au fil des ans, les formes et les couleurs des bâtiments sont à l'image de la carrosserie.

Comme si la voiture connaissait la route elle-même, elle roule en douceur sur le terrain. Le bruit impressionnant du moteur résonne entre la construction du pont bascule et le garage en bois de l'autre côté de la route. Avec ce retour dans le passé, nous sommes enclins à imaginer que le grand-père Louis va bientôt sortir de la voiture pour donner ses instructions au responsable de toutes les activités agricoles du domaine. Une grande salle ouverte pour l'entreposage du foin a été partiellement préfabriquée à Billancourt dans les années trente, puis apportée au domaine par bateau. En se promenant dans cet édifice, chaque angle de vue du Viva Grand Sport dans ce décor donne lieu à une belle nature morte. Mon appareil photo fait des heures supplémentaires. La lumière du soleil qui brille sur le sol se reflète comme une fée sur la voûte en bois.

Une cinquantaine d'années

Une des particularités de cette Renault est que le compteur du tableau de bord rectangulaire indique moins de 22 000 kilomètres d'origine. Cette beauté particulière dort depuis une cinquantaine d'années. Il y a quelques années, la voiture a été techniquement restaurée pour retrouver sa gloire d'antan. Presque tout semble d'origine. Les freins hydrauliques ont été ajoutés au début de la mise sur le marché de la voiture et dans le compartiment moteur il y a des plaques de la Régie Renault sur le démarreur et l'alternateur. Celles-ci ont été remplacées une fois !

Une moquette beige

L'intérieur est spécial en raison de la garniture d'origine en tissu à carreaux rouge/vert avec des parties en cuir rouge. Les tapis de sol à l'avant sont en caoutchouc, à l'arrière on trouve une belle moquette beige. A l'arrière ? Le faux cabriolet (ou coupé) est théoriquement un deux ou trois places, n'est-ce pas ? Et bien non! A l'arrière de la voiture il y a un panneau sous lequel se cache une banquette en cuir noir. On dirait qu'elle a été rembourrée. Il y a un nouveau joint de caoutchouc le long des bords de fermeture.

Les ravages du temps se voient dans les matériaux. Le velours des panneaux de porte et le tissu beige du plafond présentent des traces d'humidité et de présence d'insectes. Les portes sont équipées de fenêtres pivotantes et d'aérateurs. Ces derniers sont très amusants à ouvrir grace à un second petit levier. Le tableau de bord et les bords des fenêtres sont en métal, mais avec une technique de peinture  ton bois. Le groupe d'instruments rectangulaire a été adopté lors de la dernière année modèle de cette Renault : à gauche une grande horloge, à droite le compteur de vitesse avec un compteur kilométrique / journalier, et au milieu les instruments pour le carburant, la pression d'huile et le courant de charge.

Un long levier

Au démarrage, le démarreur, alimenté par la batterie 6 Volts, tourne extrêmement lentement. Pourtant, ce mouvement s'avère suffisant pour faire démarrer rapidement le moteur de 4,1 litres. Je n'ose guère demander, mais bientôt je me mets au volant de ce bijou d'avant-guerre et je roule comme si j'étais Louis Renault lui-même sur les terres de la ferme. Le moteur produit un bourdonnement impressionnant et profond, et on ressent immédiatement son couple considérable au démarrage. La boîte de vitesses à trois rapports est dotée d'un long levier qui jaillit à l'intérieur de l'habitacle par une ouverture dans le tableau de bord. Il faut s'habituer à freiner, mais après avoir appuyé profondément sur la pédale, je ressens une décélération. Avec précaution, je positionne la voiture devant l'ancienne laiterie, je me mets à genoux et j'admire ce bijou de construction automobile de haut niveau à tous points de vue. La vue latérale me permet surtout d'apprécier le charme de ce type de carrosserie. Un modèle qui a été retiré de la gamme quelques années avant de revenir au catalogue pour l'année modèle 1939.

Date de production

Cette voiture a été livrée fin mai 1939 à son nouveau propriétaire, probablement très riche. Le numéro de production 714, sur la plaque ovale située dans le compartiment moteur, indique une date de production à la fin du mois d'avril de cette année-là. Les semaines suivantes ont sans doute été utilisées pour le montage des accessoires et le transport chez le concessionnaire.

Que va-t-il arriver à cette Renault maintenant ? Le fait que cette Viva fasse partie de la collection d'usine garantit que la voiture sera préservée pour la postérité et entre de bonnes mains. L'état d'origine ainsi que la forme de la carrosserie rendent cette voiture unique. La peinture a partiellement disparu, les bandes et les pare-chocs sont rouillés, l'intérieur montre clairement son âge ici et là, la patine, tout celà doit absolument être préservé.

En détail...


Renault Viva Grand Sport (BDV1)


Specifications


Moteur :

Type 493 :; 6 cylindres ; cylindrée : 4085 cc ; alésage x course : 85 x 120 mm.  Carburateur Stromberg type EX 32. Puissance : 95 ch à 3000 tr/min ; taux de compression : 1:6,2. Vitesse maximale : 135 km/h.

Boîte de vitesses :

Type 233. Trois vitesses avant avec deuxième et troisième synchronisées, une vitesse arrière. Bras oscillant type 234 avec transmission finale 11 x 41.  Freins : à tambour sur toutes les roues, actionnés par câble avec des freins mécaniques.

Batterie : 6 Volt, 120 Ah ; alternateur 150 Watt.

Dimensions :

Longueur : 4,760 mètres ; largeur : 1,770 mètre. Empattement : 2,960 mètres ; largeur de voie à l'avant : 1,454 mètre ; à l'arrière : 1,454 mètre. Pneus : 6,25 x 16. Capacité du réservoir de carburant : 97 litres.  Capacité du système de refroidissement : 18 litres. Capacité en huile moteur : 7 litres. Poids : 2 100 kg.