Dix personnalités 
du « franco-allemand » témoignent

« La politique énergétique est un nouveau défi pour le couple franco-allemand »

Entretien avec Jan Horst Keppler

Par Gilles Marchand

Les enjeux majeurs que représente la sécurisation de l’approvisionnement énergétique, au sein de l’UE, ne datent pas d’hier. Dans la recherche actuelle de mix équilibré entre filières nucléaire, renouvelable et fossile, la France et l’Allemagne ont-elles un rôle clé à jouer ? 


Les explications de Jan Horst Keppler, professeur d’économie à Paris-Dauphine.

L’histoire de la construction européenne a toujours été étroitement liée aux problématiques énergétiques. En 1951, la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA) voit le jour, associant six pays européens – Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas – qui signent ce qui reste le premier traité européen. 55 ans plus tard, c’est le projet d’une communauté européenne de l’énergie qui est évoqué, défendu notamment par Jacques Delors, alors président de la Commission européenne.


« La question énergétique a toujours été au cœur du projet européen et a jalonné ses orientations stratégiques », confirme Jan Horst Keppler, en rappelant quelques éléments marquants des dernières décennies : la création, dans les années quatre-vingt-dix, du marché intérieur de l’énergie, « plutôt un succès, offrant des sources d’économies et de sécurisation des approvisionnements » ; et la crise du gaz, en 2021 et 2022, qui a vu l’Europe éviter toute rupture en réorganisant ses contrats fournisseurs.

Un prisme européen favorable à la complémentarité des sources d’énergie

Si la France et l’Allemagne jouent le jeu du collectif, les deux pays privilégient aussi leurs propres options. « Il est essentiel de distinguer les déclarations politiques et les réalités du terrain », avertit Jan Horst Keppler. « Si les pays membres de l’UE dans leur ensemble jouissent d’un mix énergétique équilibré entre renouvelable, nucléaire et gaz, il demeure d’importantes disparités nationales. » Ainsi, la France se situe largement au-delà d’un tiers d’approvisionnement par le nucléaire, quand son voisin y a totalement renoncé depuis 2022, avec pour conséquence un mix énergétique allemand associant le charbon (« environ 30 %, un point noir »), 40 à 50 % de renouvelable (« un taux difficile à soutenir, mais qui fonctionne grâce aux échanges au sein de l’UE »), et 20 % d’importation de gaz.


L’intérêt du marché européen ? Offrir un espace d’échange entre les pays membres, en fonction de leurs points forts. Par exemple, de l’énergie nucléaire produite en France est exportée vers l’Allemagne, qui en retour exporte son énergie bas carbone produite par les éoliennes et les panneaux solaires vers l’Hexagone. « Il est essentiel de conserver cette perspective européenne, synonyme de complémentarité des sources d’énergie », estime l’expert. « S’il faut aujourd’hui la renforcer pour sécuriser un avenir commun, elle fonctionne déjà de manière efficace. »

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Viser un changement de paradigme, avec l’appui de la France et de l’Allemagne

Pour Jan Horst Keppler, l’UE doit être pragmatique pour être en mesure de « favoriser une soutenabilité politique et inscrire la question énergétique dans une approche constructive et durable ». Les défis s’annoncent nombreux pour construire une politique unifiée réellement cohérente : par exemple, comment financer le « bas carbone » et garantir le retour sur investissement des mesures de financement ? Comment favoriser la croissance du marché hybride en associant, certes, des sources d’énergie renouvelables et conventionnelles, mais surtout en articulant la sécurité de l’investissement à long terme et l’efficacité du dispatch concurrentiel à court terme pour créer un système énergétique plus fiable et plus efficace ? « Nous devons collectivement passer d’une vision centrée sur les différentes technologies à une vision systémique, dans laquelle chaque technologie apporte sa contribution spécifique – le coût bas de l’éolien et du photovoltaïque, la fiabilité du nucléaire programmable, la flexibilité du gaz – au maintien du système », avance Jan Horst Keppler, qui espère que la France et l’Europe pourront jouer un rôle moteur dans cette dynamique vertueuse.